Le graffiti selon Brassaï

Et puis sur les murs, il y a des taches, des trous, des lézardes, des zébrures, des moisissures et parmi toute cette matière vivante qui évolue avec le temps, des traces laissées par des mains anonymes. Inscriptions, dessins enfantins, gribouillis, mots ou cœurs gravés marquent la pierre, le bois, le ciment, l’écorce des arbres.

 

Simples, spontanées et naïves, ces inscriptions offrent un paysage singulier au passant attentif. On y voit souvent des cœurs, seuls ou emmêlés, avec ou sans flèches, mais aussi des initiales et des prénoms d’amoureux, des dates, des animaux et des visages bizarres formés à partir de cavités. Deux trous peuvent constituer des yeux et, en fonction d’un trait rajouté par une main malicieuse, une figure prend forme. De multiples expressions se révèlent ainsi et laissent place aux suggestions. Il y a des visages souriants et des bonshommes rigolos, mais aussi des figures tristes ou tragiques nettement moins drôles et qui fichent presque la frousse !

 

C’est aussi ce que montre « Graffiti », le livre passionnant de Brassaï, témoignage unique de cette pratique à Paris au début du XXe siècle. Le photographe (1899-1984) s’est en effet pris de passion pour les murs et leurs inscriptions, pour ce « langage de signes, de figures, de symboles. » Pour lui, « les graffiti ne veulent rien dire de plus qu’ils ne sont, mais ils sont beaucoup plus qu’ils ne disent. »

 

À partir de 1930, il arpente des ruelles, des passages et des impasses, d’un arrondissement à un autre, et recueille quantité de clichés. Il sauve ainsi des graffiti voués à une disparition certaine et en publie une sélection trente ans plus tard dans son ouvrage, avec les textes qu’il a consacrés à cet art de la rue. En noir et blanc, on découvre un bestiaire étrange et varié, souvent constitué d’oiseaux et de poissons. On s’étonne face à la diversité des figures et des masques dénichés parmi les fissures des murs. On se régale avec la série des cœurs gravés et des symboles de l’amour. On frémit devant des crânes et têtes de mort. On s’interroge sur des créatures qui semblent surgir d’un autre monde : démons, diables, monstres, fées, lutins, magiciens, satyres, êtres primitifs ou mythologiques… Autant de graffiti captés par le regard de Brassaï, dont quelques-uns ont été présentés par le Musée des Beaux-Arts de Nantes, en 2009 à la chapelle de l’Oratoire, à l’occasion d’une exposition qui lui était consacrée.

 

Avant l’heure, le photographe n’hésite pas à parler d’art, brut et éphémère, et voit certains graffiti comme « d’authentiques œuvres d’art. » Il raconte la surprise éprouvée en rencontrant « à Ménilmontant l’art mexicain, à la porte des Lilas l’art des steppes, à Belleville l’art préhellénique, au Quartier Latin celui des Iroquois » ou en découvrant « dans d’autres quartiers de Paris un “Picasso”, un “Miro”, un “Klee”. » Et Brassaï de conclure : « Trop humbles et trop dédaignés pour revendiquer une place dans les musées, les graffiti auront cependant assez de vitalité pour s’inscrire sur les murs de tous les musées du monde. Qu’on les agrée ou qu’on les répudie, ils ne manqueront pas d’être présents à l’ultime confrontation des arts. »

 

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